Le Monde s’intéresse à l’EDVO

Article du journal Le Monde 25/05/2021


Parler pour ne pas rechuter : dans le Val-d’Oise, une structure thérapeutique lutte contre l’addiction
Par Lorraine de Foucher


Depuis trente-trois ans, l’association EDVO aide les usagers dans leur bataille éprouvante et quotidienne contre la drogue.
Une boule antistress dans une main, une cigarette électronique dans l’autre, Anaïs fume sous la pluie de Montmagny (Val-d’Oise). Son large pull à capuche noir laisse découvrir un tatouage calligraphié sur son avant-bras : « C’est peut-être ça, être vivant : traquer des instants qui meurent. » Ses cheveux bruns sont courts et tressés, son accent toulousain. A 23 ans, Anaïs se lance facilement dans ce « récit de vie » chiffré que font les anciens usagers de drogues, qui déroulent des CV de consommateurs où les traumatismes percutent les substances.
Née déjà droguée − sa mère était toxicomane, elle a dû être sevrée à la maternité −, puis placée en pouponnière, puis récupérée par sa mère, puis par l’Aide sociale à l’enfance, elle n’a « fait que chercher des mains auxquelles [s]’accrocher ». A 9 ans, elle commence le Risperdal, puis à 11 ans l’alcool, à 13 ans la cocaïne, en colonie de vacances, avec un « pote plus âgé ». A 16 ans arrivent les tentatives de suicide, les hôpitaux psychiatriques et les violences sexuelles : « Je ne passais plus une journée sans consommer. »
La chose dont elle est la plus fière : la durée de son sevrage, qu’elle connaît au jour près. « Vous ne vous trompez pas sur mes jours de “clean” hein ? J’ai dix-huit mois trois semaines et un jour », revendique-t-elle en souriant. Cette longévité dans l’abstinence, et la vie qui va avec, car il s’agit ici de ne pas mourir, elle la doit à l’association Espoir du Val-d’Oise (EDVO) et à sa structure thérapeutique de Montmagny, au sein de laquelle elle vit depuis six mois. « C’est la mif [la famille] ici : il n’y a pas de médecin, donc on n’a pas l’impression d’être en psychiatrie, les encadrants sont d’anciens tox, on est une trentaine dans le même bateau, il faudrait des structures comme ça dans tout le pays », se réjouit Anaïs.
Méthode Minnesota
Alors qu’Emmanuel Macron a déclaré en avril que la lutte contre les trafics de drogue était « la mère des batailles », qu’en est-il de cet autre combat, celui que les trois millions de consommateurs à risque d’alcool, les 900 000 fumeurs quotidiens de cannabis et les 350 000 usagers ayant une « consommation problématique »d’autres substances peuvent vouloir mener ? Au-delà de la réponse pénale à la circulation des stupéfiants, il existe un enjeu sanitaire aussi important : celui de la lutte contre cette maladie du lien et de l’émotion qu’est l’addiction.
Le projet de l’EDVO a été créé en 1987 par un policier du commissariat de Deuil-la-Barre (Val-d’Oise), Jean-Paul Bruneau. Il est à l’époque chargé des affaires des mineurs et des stupéfiants sur son secteur et se désespère de voir ces parents qui viennent à l’accueil lui demander d’arrêter leurs enfants toxicomanes et ingérables. Il ouvre cet hôtel social, qu’il convertit vite à la méthode Minnesota, un modèle fondé aux Etats-Unis dans les années 1950, qui analyse la dépendance non comme un manque de volonté ou un trouble en soi, mais comme un symptôme de carences affectives. Il faut ainsi remplacer le produit par un étayage fort de « pairs-aidants », du nom de ces personnes qui s’entraident dans le même combat et travaillent sur leurs biographies heurtées, comme les Alcooliques ou Narcotiques anonymes.
« En France, on n’aime pas trop la méthode Minnesota, explique Vincent Fiatte, 57 ans, ancien agent immobilier, désormais responsable du centre et « clean », après de nombreuses années de consommation et les cures qui vont avec. Notamment à cause du Patriarche, − l’une des premières communautés thérapeutiques créées dans les années 1970, qui n’utilisait pas cette méthode mais qui a fini classée comme secte. L’autre résistance est liée au fait que cela vienne des Etats-Unis et que dans les phrases théoriques on parle de “puissance supérieure”, mais ce n’est pas une connotation religieuse, chacun peut y mettre ce qu’il veut. »
« Téléréalité sans caméra »
Pourtant, ce système affiche des résultats encourageants : l’EDVO accueille des usagers aux parcours lourds, de ceux pour qui c’est « l’abstinence ou la mort » qui viennent volontairement se soigner pendant un an, suivre en tout quatre cent cinquante heures de thérapie individuelle et collective pour 230 euros par mois, et dont 75 % sortent « clean ». Mario Blaise, psychiatre addictologue, chef de pôle à l’hôpital Marmottant, centre expert de la dépendance depuis cinquante ans, reconnaît qu’il faudrait « plus de centres d’accompagnement au rétablissement, l’addiction demandant un suivi au long cours, avec une prise en charge serrée ». « La réduction des risques, les communautés thérapeutiques, tout ça est complémentaire, il ne faut pas opposer les méthodes, mais les penser ensemble », analyse le spécialiste.
« C’est comme une téléréalité sans caméra ici, ils vivent vingt-quatre heures sur vingt-quatre ensemble et parlent sans arrêt de tout ce qu’ils ressentent », indique Vincent Fiatte en entrant dans la pièce du groupe thérapeutique du jour. Ce mardi, les trente résidents sont là, assis sur les chaises pliantes blanches du salon de l’EDVO. Le plus jeune a une vingtaine d’années, le plus âgé, 58 ans. Tous les milieux sociaux sont représentés, mais il n’y a que quatre femmes. « Bonjour, je m’appelle Elisa, je suis dépendante, triste et angoissée », commence l’une d’entre elles. « Bonjour, je suis Christophe, je suis dépendant et j’ai peur. » « Bonjour, je suis Gaëtan, je suis confus. » « Bonjour, je suis Guillaume, je suis triste. » Chacun fait son point météo émotionnelle du jour.
Puis Romain prend la parole, raconte son week-end passé sur la tombe de sa mère, les photos et les questions qu’il en a rapportées. « Merci Romain. » Thomas enchaîne, évoque sa mère biologique qu’il aimerait retrouver en Thaïlande et qui l’a abandonné. Matthieu vient, lui, de revoir son père et parle des violences physiques et verbales subies. Anaïs décrit la lettre qu’elle a écrite à sa mère, la « haine qu’[elle a] contre elle ». Une heure et demie de thérapie de groupe, pendant laquelle le sujet de la drogue n’est presque jamais abordé, mais tous les tourments familiaux et les difficultés parentales sont explorés.
A les entendre, la toxicomanie trouverait son origine dans un environnement où les adultes ne sont pas accessibles et ne s’investissent pas émotionnellement auprès de leurs enfants. Nathalie Moro, l’une des trois thérapeutes du centre, qui anime les groupes et suit les résidents, cite Jean-Paul Sartre : « Je suis ce que j’ai fait de ce que l’on a fait de moi. » « La corrélation est très forte : par exemple, certains usagers ne veulent pas faire mentir leurs parents qui leur ont dit qu’ils étaient nuls et bons à rien, alors ils le deviennent », argumente celle qui est aussi une ancienne dépendante, sevrée depuis vingt ans. « L’addict veut être soulagé de sa peur de vivre, il veut se geler. Ce n’est pas une pathologie qu’on soigne tout seul dans un cabinet, le groupe est très important », prévient-elle.
« La France est à la ramasse »
Elisa, 23 ans, confirme le besoin de lien pour sortir de cette maladie. Le père de la jeune femme est mort d’alcoolisme. Elle prend sa première cuite en 5e, puis les médicaments, le café-vodka-calmants dès le petit déjeuner. Les black-out, les rapports sexuels forcés avec les hommes qui profitent de son état, les études abandonnées chaque année. Et trois hospitalisations en cure : « Sur un lit d’hôpital, une perf dans le bras, à regarder le plafond. J’en sortais sevrée physiquement, mais dehors, avec un rendez-vous chez un addictologue par mois, je rechutais. La France est à la ramasse sur l’addiction, c’est un cancer de l’âme et on ne fait rien pour nous. » Depuis qu’elle est à l’EDVO, elle a réussi à danser sans alcool, à regarder les étoiles avec une tisane et apprend à gérer ses émotions :« Avant je me disais que, si je laissais la tristesse m’envahir, elle allait me tuer. Là j’apprends à y survivre. »
Comme Anaïs, Hugo Munch vient de Toulouse. Arrière-petit-neveu du peintre norvégien, il a, comme elle, pris son premier rail de coke à 13 ans. Puis les opiacés, à l’école d’infirmier. Soignant, il cache les abcès liés aux injections sur ses bras, tape dans les stocks de morphine du service de soins palliatifs où il travaille. Sa sœur lui annonce son mariage, mais craint qu’il soit mort ou pas en état d’y assister. Une nuit, elle traverse la France en voiture avec lui et le dépose encore dépendant devant les grilles du centre APTE (Aide et prévention des toxicodépendances), dans l’Aisne. Hugo se sèvre le dos au radiateur à trembler de froid, à crier dans la forêt avec ses camarades de chambre. Il intègre l’hôtel social de Montmagny et reprend son métier d’infirmier, à la colline du crack, porte de La Chapelle, à Paris.
« Quatre ans deux mois et un jour de clean » plus tard, il est aussi devenu l’heureux travailleur social d’EDVO. Il reste vigilant sur les relations affectives, responsables de 80 % des rechutes : « Les Américains disent que, quand on est en sevrage, les premiers mois, on a seulement le droit de s’occuper d’une plante verte. Puis, si elle survit, on a le droit à l’animal de compagnie, et seulement après on peut interagir avec sa famille ou avoir des relations amoureuses. » Son parcours lui permet d’avoir un vrai regard sur les politiques publiques de lutte contre la drogue. « En France, il y a beaucoup de réduction des risques, ça permet d’enlever les côtés les plus visibles de la consommation, les seringues qui traînent et les gens qui se piquent dans la rue. Mais qui pense à l’usager quand il veut arrêter ? », questionne-t-il. Après trente-trois ans d’existence, l’EDVO espère obtenir enfin sa reconnaissance comme structure expérimentale par la Mildeca, la mission gouvernementale de lutte contre les drogues.

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